Les Instants Vidéo (retour de Rennes Oodaaq)

Publié le par Instants Vidéo

LA POESIE EST UN SPORT DE COMBAT

En mai 2012, j’ai eu la chance d’être inviter (pour le compte des Instants Vidéo) à participer à la seconde édition du festival Oodaaq. Et comme ce fut un plaisir à la fois esthétique et humain, il faut en dire quelques mots. Pour prolonger le plaisir.

Le festival Oodaaq de Rennes prouve qu’à l’Ouest, il peut encore y avoir du nouveau. Pas du « nouveau » comme le marketingveut nous en vendre chaque jour en recyclant le pire de l’ancien, mais du nouveau comme on dit nouvelle vague. Une répétition (on ne fait pas table rase du passé) qui marque sa différence. C’est après coup, quand la vague se retire, quand il ne reste plus que les traces d’un passage sur la grève, que l’on se rend compte que quelque chose d’inédit est arrivée. Une fraîcheur. Oui, voilà, c’est un festival rafraîchissant.

Oodaaq, c’est une île, elle existe, on ne sait pas très bien où elle se trouve, elle est même mouvante. Un peu comme celle de Thomas More, Utopia. On y projette tout ce qu’on veut. Elle se peuple de tous nos imaginaires. On ne pouvait pas trouver mieux pour un festival. Il est donc logique de nommer les œuvres que l’on y présente, des poèmes. A condition, bien sûr, de ne pas prendre des vessies pour des lanternes, la poésie n’est pas un doux agneau allant bêlant sur de verts pâturages avec en toile de fond un coucher de soleil, la poésie est un sport de combat. C’est le langage qui lutte contre les lieux communs. Tous les coups sont permis, pourvu que triomphe une vérité.

En boxe, le triomphe de Mohamed Ali, par exemple, c’est qu’il danse. Le poète-boxeur Arthur Cravan (neveux d’Oscar Wilde) écrivait avec des gants sur les lignes des cordes du ring. D’ailleurs, je n’ai plus de doute là-dessus, c’est en voulant se rendre sur l’île d’Oodaaq qu’il a un beau jour disparu, au large du Mexique, pris une barque, et on ne l’a jamais revu.

C’est cela le festival d’Oodaaq, on s’embarque, mais on ne se sait pas où l’on va. La ville de Rennes devient un archipel, les films et les installations sont éparpillés ici ou là, dans une vitrine, un squatt ou une école d’art, dans un auditorium ou dans la rue. Il faut une carte pour s’y retrouver, pour ne pas rater le rendez-vous, trouver ses repères, s’inventer des itinéraires.

Il faut savoir naviguer, trouver ses repères. Chercher son étoile du berger. Ce n’est pas pour rien que le soir de la clôture du festival, les organisateurs proposent un concours de pétanque. Cela peut paraître un peu trop décalé. Trivial, même. C’est méconnaître les vrais enjeux d’une partie de boules : dessiner collectivement une constellation. Celui qui a déjà pris la mer peut comprendre cela. C’est en détournant son regard vers le ciel que l’on trouve son chemin sur les eaux. Il faut beaucoup d’obscurité pour y voir clair. La vidéo en sait quelque chose. Elle ne révèle ses formes que dans la nuit. Les amoureux voient de quoi je parle. Eux qui cherchent dans la nuit un instant de vérité. L’art vidéo, c’est du cinéma qui fait l’amour sans tarifier ses prestations. C’est féerique. C’est s’ébattre entre les bras de la fée Électricité. Et quand il y a de l’électricité dans l’air, c’est pour métamorphoser le combat que sont toujours les gestes d’amour en chorégraphie.

Pour nager jusqu’à l’île d’Oodaaq, il faut nécessairement avancer à contre-courant. Par exemple, utiliser les nouvelles technologies tout en les maintenant à distance. Mohamed Ali savait faire cela avec ses grands bras, son buste souple et ses poings d’acier. On trouve cela aussi dans une arène quand le matador affronte le plus puissant des taureaux avec une muleta et une épée. La distance tenue ne l’empêche pas de frôler la mort, l’instant de vérité pourrait-on dire. A côté de la technique, il y a toujours une part non négligeable d’artisanat, de bricolage. Il faut avoir vu les organisateurs du festival s’acharner des heures durant, contre vent (heureusement sans la marée), pour suspendre dans la rue un écran de projection, s’emmêlant parfois dans les cordes. Ce n’est pas anecdotique, il faut bien que vogue le navire en affrontant la tempête des regards. C’est le prix à payer pour faire d’un festival international tout un monde. Tous les mondes contenus dans un seul monde. C’est vraiment naviguer à contre-courant de la mondialisation qui, elle, court-circuite l’expérience de la diversité humaine.

C’est le prix à payer pour que les œuvres présentées soient des êtres vivants, friands de rencontre avec le spectateur.

Le festival Oodaaq  mise tout sur cette rencontre entre les œuvres et les visiteurs d’un soir, d’un jour ou d’une semaine. C’est la condition pour que quelque chose se passe, s’inscrive dans le corps et la mémoire des homo sapiens que nous sommes. A long terme, c’est plus efficace que nos machines numériques. Avec la numérisation, par exemple on sauvegarde des films, mais on ne regarde plus ce qu’on a sauvé. On donne à nos ordinateurs la fonction de mémorisation parce qu’on n’a plus de mémoires. On n’enregistre pas des images, mais des données car on ne sait plus ce qu’est la générosité.

C’est quoi la générosité ? C’est reconnaître que l’art vidéo est toujours quelque part un intrus dans ce monde qui ne tolère que le spectaculaire, un clandestin dans une société qui n’accepte pas les sans-papiers, les étrangers, les empêcheurs de tourner en rond. L’art vidéo, c’est un microcosme qui se refuse d’être un « petit monde » où chacun viendrait y loger ses sales petits secrets, mais qui dit que le monde est bien plus grand que ce que l’on croit et qu’il faut prendre le vent du large.  Pour aller où ? A Oodaaq, bien sûr. Un nulle partqui est un endroit. Il faut pour cela se faire un peu poète. Lacan le disait, on n’est jamais poète assez. Ce n’est pas un supplément de vie, la poésie. C’est la condition de la vie. La condition de l’acte de créer des formes et des sens.

Oodaaq est la preuve qu’il existe une relève des festivals d’art vidéo. Une sorte de congrès des baleines où chaque année chacun vient y changer son chant, puis repart vers d’autres aventures, d’autres amours, d’autres mises en danger de ses certitudes. Les organisateurs ont compris une chose, et c’est énorme : en art comme en amour, il ne faut pas être humaniste. Il faut être humain. Comme une baleine. Créer des hordes. Des masses pacifiques qui finiront bien par effrayer les vendeurs de cultures de masse. Des producteurs de visuels qui ont fini par prendre le pouvoir dans la plupart des salles de cinéma, des musées d’art contemporains. Il n’y aurait plus d’images si des énergumènes ne relevaient pas le défi poétique qui finit toujours pas être joyeusement politique. L’art vidéo est un sport de combat qui ne se gagne qu’à coup de tendresse, même cruelle. On n’a pas oublié la leçon d’Antonin Artaud, il faut bâtir des théâtres de la cruauté pour rendre vivable le monde.

La leçon à titrer de ce festival, c’est qu’il faut faire face. Comme une image face à ses spectateurs. On n’est pas dans le regard de biais des manipulateurs qui cherchent à tout prix à vous manipuler, à vous séduire pour votre bienet une fois que vous adhérez à leur système, ils vous soumettent à la loi sacro-sainte de l’offre et de la demande. Le festival d’Oodaaq offre sans demande. Avec des yeux grands ouverts. Des bras aussi. Alors, on a plus le choix. On embrasse du regard.

Marc Mercier (Juillet 2012)

Marseille

 

 

 

 

 

 

 

 

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