Mouvement.Net Article de Frédéric Khan (Les Instants Vidéo en Palestine)

Publié le par Instants Vidéo

COMPTE RENDU
Révolutions poétiques
Les Instants vidéo en Palestine

date de publication : 01/07/2011 // 16378 signes

Les Instants Vidéo ne construisent pas de réseaux à proprement parler. Cette association, implantée à Marseille, préfère s’inscrire dans des constellations d’amitiés sensibles et politiques. Son directeur, Marc Mercier, co-produit le /si :n/ festival, en Palestine, n’hésitant pas à investir des territoires « occupés » que la puissance créatrice vient, à sa manière, libérer.

A travers les représentations médiatiques, la Palestine apparaît comme un espèce de non lieu échappant à toute forme de régulation politique, même pas reconnue comme un pays à part entière et en quelque sorte éjectée, loin des principes élémentaires de civilisation. Si l’on ajoute les préjugés raciaux, les relents coloniaux, tous les fantasmes identitaires et religieux, on a vite fait de considérer que cette terre est frappée par la fatalité. On oublie alors que des stratégies d’oppression sont objectivement à l’œuvre dans cette région du monde. Pourtant, la société palestinienne refuse de sortir de l’humanité, au contraire, elle fait preuve d’une assez incroyable vitalité. Quant aux Instants vidéo, ils se sont toujours rangés du côté de la vie. Pas étonnant donc s’ils soutiennent à leur manière et avec leurs armes, l’aspiration à l’autonomie de ce pays. Bien que se présentant sous la forme d’un festival, l’initiative, créée par Marc Mercier en 1988, ne fonctionne pas sur une approche événementielle, mais beaucoup plus sur la notion de permanence de l’action. Certes, un temps fort se déroule à l’automne dans l’aire métropolitaine marseillaise, mais la manifestation essaime tout au long de l’année et bien au-delà de son port d’ancrage.
Des liens ont donc lentement été tissés à travers la planète, notamment avec des territoires en crise. Un engagement politique qui a tout naturellement amené l’équipe des Instants Vidéo du côté de la Palestine. Ils ont ainsi accompagné la naissance du /si:n/festival, manifestation dédiée à la vidéo-art et à la performance. Et dès sa deuxième édition, cette initiative vole déjà de ses propres ailes. La Qattan Foundation (créée par un mécène palestinien vivant en Angleterre) assure désormais la coordination principale de l’événement. Et force est de constater que, malgré un contexte on ne peut plus défavorable, ce festival développe une approche artistique d’une très forte cohérence.

Imaginaire palestinien
Les répercutions politiques d’un tel événement pourraient être considérables. En terme de visibilité, cette démarche prouve que la Palestine est bien une société habitée par un imaginaire puissant. Plus pragmatiquement encore, les coproducteurs démontrent qu’ils savent initier des démarches artistiques ambitieuses et parfaitement structurées dans un pays, qui, lui, est complètement déstructuré. Face à une telle maturité, l’attitude suicidaire d’Israël, qui fait tout pour rendre impossible la constitution d’un Etat palestinien viable, n’en devient que plus injustifiable. Mais Mahmoud Abu Hashhash, le directeur du programme artistique et culturel de la Qattan Foundation, n’épargne pas non plus les responsables politiques de son pays. Il critique le manque d’engagement du gouvernement palestinien sur les questions d’éducation et de culture. Ce n’est pas un hasard, si la Qattan Foundation a ouvert un centre éducatif et culturel pour les enfants à Gaza. La formation et la transmission sont aussi présents dans le /si :n/ festival puisque François Leault, artiste, enseignant, responsable de l’atelier vidéo de l’École Supérieure d’Art d’Aix en Provence, a animé un workshop réunissant des étudiants français et des jeunes cinéastes palestiniens.

Le peuple palestinien serait-il habité par une conscience politique qui fait défaut à ceux qui sont sensés le représenter ? Au-delà de leur grand sens de l’hospitalité, les Palestiniens semblent pénétrés du poids historique qui pèsent sur eux. A la moindre occasion, ils endossent le rôle d’ambassadeur d’une cause juste auprès de tous les étrangers qu’ils croisent. Beaucoup de gens rencontrés au hasard des rues de Ramallah produisent (et dans un anglais tout à fait compréhensible) une analyse assez poussée de la situation internationale. Ils sont ainsi amenés à dépasser leur propre lutte pour l’inscrire dans une vision géopolitique beaucoup plus englobante.

Certes Ramallah représente une oasis en comparaison de la situation à Hébron, ou, pire encore, celle dans la bande de Gaza. Les Israéliens permettent une vie à peu près normale dans la « capitale » qui est entièrement sous autorité palestinienne. Mais personne n’est dupe de ce leurre de normalité. Car, sur tout le reste du territoire, les Palestiniens sont soumis à des règles profondément arbitraires et iniques. Le festival /si:n/, malgré une situation kafkaïenne et une très grande difficulté pour circuler, tente quand même de rayonner dans tout le pays.

Connexions internationales
La Qattan Foundation a su fédérer plusieurs espaces, à Ramallah, mais aussi à Jérusalem Est et à Birzeit où est située une université pour le moins exemplaire. Cette institution, pourtant financée par des fonds privés, a tenu à ouvrir un espace muséal dédié à l’art et à l’ethnographie. Marc Mercier y a d’ailleurs présenté une conférence volontairement décalée sur la relation entre l’art, la vidéo, la poésie et la révolution. Décalée car, vouloir nommer cette relation, c’est déjà lui ôter une grande part de son efficience.

On comprend parfaitement que les artistes palestiniens utilisent l’art pour témoigner  de l’injustice dans laquelle leur pays est plongé. Mais nous savons depuis longtemps que les bonnes intentions ne suffisent pas à faire œuvre. Il n’est donc pas étonnant que les travaux les plus pertinents sur ces questions politiques relèvent davantage du « cinéma du réel » que de l’art vidéo stricto sensus. Le documentaire Port of memory de Kamal Aljafari représente ainsi un étonnant équilibre entre l’engagement et le souci d’une forme esthétique qui va donner au combat une dimension universelle. Le réalisateur, en filmant l’expropriation inexorable d’une famille de Jaffa, trouve une juste distance qui lui permet de préserver l’émotion tout en évitant le pathos. Il nous confronte à une injustice tellement impensable qu’elle en devient, par elle-même, un objet de fiction assez vertigineux. 

Envisager le festival /si :n/ uniquement à travers le prisme politique serait de toute façon un grave contre sens.  Mahmoud Abu Hashhash insiste sur la volonté des coproducteurs de proposer une programmation artistique de dimension internationale. Et la Qattan Foundation n’a de cesse de s’associer à des structures qui travaillent dans ce sens. Ramallah compte ainsi une galerie d’art contemporain, Al Mahattta, dirigée par un collectif d’artistes. Et au regard de certains travaux proposés en ces lieux, notamment ceux de Bashar Alhroub et du duo Basel & Rauanne, pas de doute : on est bien, ici, de plain-pied dans la contemporanéité. Le premier mêle, dans une installation vidéo, différents archétypes idéels. Dans une composition visuelle et musicale flottante, Bashar Alhroub évoque notre aspiration à la spiritualité et à la lumière. Il convoque à la fois ses racines orientales et des figures autant christiques que révolutionnaire. Mais loin de se disperser, l’ensemble converge pour procurer une sensation diffuse d’unité ; une sensation qui donne de l’épaisseur au temps. Bashar Alhroub semble être l’un des artistes palestiniens qui arrive le mieux, sans la nier, à s’arracher à l’actualité brûlante de son pays.

Dans l’œuvre de Basel & Rauanne, la référence au chaos, à la violence et à la répression est omniprésente, mais de manière suffisamment implicite pour ne pas enfermer l’œuvre dans un discours idéologique plombant. C’est dans un véritable bain de sensations que nous plonge Horizons, travail qui articule des images vidéo et une ambiance sonore particulièrement concrète et entêtante.

A l’isolement forcé de Ramallah répondent donc de multiples stratégies de contournement. Certaines apparaissent d’autant plus emblématiques qu’elles sont menées dans des cadres très institutionnels et sous couvert de coopération internationale. Le Centre culturel franco-allemand offre ainsi au peuple palestinien d’incessantes respirations artistiques et culturelles. Philippe Guiguet, le codirecteur de cette structure, malgré un droit de réserve imposé par ses fonctions, travaille quotidiennement pour qu’aucun mur, aussi haut soit-il, aussi surveillé soit-il, ne retienne l’imaginaire.  

L'ouverture par la vidéo
Les Instants vidéo ont aussi amené avec eux des artistes venus des quatre coins du monde. Shaarbek Amankul est un espèce d’OVNI vidéaste, importé du Kirzghizstan. Avec sa caméra numérique, il capte ces moments où chacun négocie sa part d’humanité que ce soit dans des rituels sociaux ou festifs, des manifestations, des affrontements, ou tout simplement quand des individus sont engagés au quotidien dans des stratégies de survie. Ses images ne témoignent pas, elles attestent d’une empathie possible entre les êtres. Tout autre univers avec l’artiste Croate Tony Mestronic. Ses films exacerbent notre capacité à percevoir au-delà de ce qui nous est montré. La répétition des gestes du travail, de l’ondulation de la mer, ou la captation d’une île qui semble entamer sa propre révolution ; chaque projet se propage comme un ressac incessant de visions. Elles viennent heurter notre rétine et nos oreilles afin d’élargir notre champ de perceptions. Encore plus sensorielle, l’œuvre de Dominik Barbier aborde « l’écriture électronique » comme un média total qui, par un jeu de correspondances, met en éveil tous nos sens. Dans Selva Obscura, sa dernière installation multimédia, la narration non linéaire fait écho aux grands mythes, aux grandes failles, qui déchirent notre condition humaine. Au-delà de la référence à la Divine ComédieNel mezzo del cammin di nostra vita / Mi ritrovai per una selva oscura (« Au milieu du chemin de notre vie / Je me retrouvai dans une forêt obscure »), l’œuvre nous fait voyager dans différentes dimensions et états d’êtres, des plus glacials aux plus brûlants. Tout en restant dans l’affirmation d’une totale autonomie plastique, la proposition résonne fortement avec le contexte palestinien, puisqu’il s’agit également de reconquérir des territoires, mais en s’employant à traverser toutes les frontières, réelles autant qu’imaginaires.

Guido’lu. Derrière ce pseudonyme se cache un couple d’artistes belges, autant plasticiens que performeurs ou vidéastes. Des adeptes du faux semblant ? En tout cas avec leur film,Ce que voit le nain, ils prennent un malin plaisir à brouiller les pistes. Le ratage tourne à une forme d’exploit, le décalage et le détour deviennent les chemins les plus courts pour atteindre un but qui, de toute façon, à chaque fois se dérobe. Des acteurs amateurs du Théâtre & Réconciliation (dirigé par Frédérique Lecomte) s’essaient devant nous à tenter l’impossible. Ils pourraient être ridicules. Au contraire, ils sont dans la vie, dans l’expérience immédiate, dans une durée pure. Les deux complices de Guido’lu construisent de l’art en puisant dans la force de toutes ces lacunes et incompétences. Dans sa forme même, cette esthétique procède d’une  mise à nue de la matière. Juste à la limite de l’outrancier, car, sans doute en quête d’une véritable beauté qui se foutrait de choisir son camp entre le bon et le mauvais goût. Faussement désinvoltes et détachés parce que vraiment élégants devant le vertige du néant.

Le /si:n/ festival est aussi un espace dédié à la performance. A cette occasion, un quatuor mené par Rochus Aust a présenté une symphonie de musique concrète avec, en guise d’instruments, des bouilloires, séchoirs à cheveux, raquettes de ping-pong et autres vibro-masseurs, pour une musique autant concertante que déconcertante. Mais, en propulsant de l’art contemporain dans l’espace public et en invitant la population à se joindre à cet acte de création, on questionne forcément la fonction politique de la Cité. L’artiste espagnole d’origine basque Esther Ferrer adore pratiquer le détournement discret des fonctions et des usages urbains. Il lui suffit de tracer sa voie, avec un ruban adhésif blanc, dans les rues de Ramallah ou de Jérusalem Est pour, très concrètement, rendre visible des fractures, des fossés, mais aussi de possibles ponts entre les territoires. Elle chemine en toute liberté et invite chacun à faire de même. Avec presque rien, Esther Ferrer ouvre des perspectives vertigineuses. La performeuse nous fait éprouver dans notre corps cette évidence : « Le chemin se fait en marchant. » Et il n’est jamais écrit d’avance. Le /si:n/festival avance, lui, dans l’adversité, mais vers des horizons plus aimables. En novembre, les Instants Vidéo à Marseille, proposeront un « retour de Palestine ». Et Marc Mercier d’affirmer avec force « que la poésie électronique est une puissance d’émancipation, que les révolutions poétiques des langages (écrits et audio-visuels) sont des conditions indispensables pour penser le monde autrement et le transformer ».


Le /si :n/ festival s'est déroulé du 6 au 12 juin.



Fred Kahn

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