RETOUR DU KIRGHIZSTAN des Instants Vidéo

Publié le par Instants Vidéo

RETOUR DU KIRGHIZSTAN

des Instants vidéo Numériques et Poétiques

Du 26 août au 8 septembre 2011, j’ai eu cette chance incroyable d’être invité (à la fois en tant que responsable des Instants Vidéo et en tant qu’artiste) à participer à trois expériences inoubliables : l’International Nomadic Art Camp (au bord du lac Issyk-Kul), le Nomadic Video Festival au Dom Kino (Bishkek) et la Contemporary Art Exhibition au Kyrghyz National Agrarian University (Bishkek).

Ce triple événement est à l’initiative de Shaarbek Amankul, artiste vidéo et plasticien que nous avons eu l’honneur de programmer et de recevoir lors des 22es Instants Vidéo (2009), et que nous avons aussi invité en Palestine en juin 2011 à l’occasion du festival /SI :N/2.

Le nom du lieu

Je n’avais pas 17 ans quand un professeur bien intentionné m’invita à lire le livre qualifié par son traducteur Louis Aragon la plus belle histoire d’amour du monde : « Djamilia » de Tchinghiz Aïtmatov. C’était du temps de l’Union Soviétique, les Editions d’alors s’appelaient Messidor (sous l’égide du Parti Communiste Français), Aragon était la figure de proue des intellectuels communistes, bref, l’ai lu ému jusqu’aux larmes. Il n’en demeure pas moins, bien que l’histoire se situe en Kirghizie, bien que le texte original fût écrit en kirghize, que je pris cet Aïmatov pour un écrivain russe, que je localisai ce territoire comme un arrière-pays rural au large de Moscou. Un empire, en centralisant à outrance son pouvoir, rend toujours insignifiantes ses périphéries.

Une des premières victoires de cet International Nomadic Art Camp, regroupant une vingtaine d’artistes et commissaires d’exposition du Kirghizstan ainsi que du Kazakhstan, Tadjikistan, Turquie, France, Japon, Mexique, Espagne…est d’avoir nommé et situé un lieu (méconnu) dans une mise en relation avec le monde.

J’ai, à mon retour à Marseille, relu l’histoire d’amour de la belle Djamilia et du mystérieux Danïiar racontée depuis les yeux d’un enfant aux désirs précoces de peindre, surmontant la réprobation de ses proches pour une passion jugée futile. Ce combat amoureux pour l’affirmation d’une nécessité d’exprimer artistiquement sa place dans le monde contemporain, est, selon moi, l’enjeu essentiel de ce nomadic art camp dont je vais dire à présent quelques mots.

International Nomadic Art Camp (Atelier, symposium, exposition in situ)

Durant six jours, nous avons vécu au bord du lac Issyk Koul près du village de Tosor, dans des yourtes de nomades mises à disposition par une famille locale. Il s’agissait d’une part de réaliser des œuvres in situ, ayant à notre disposition tout ce que la nature peut nous offrir (bois, pierre, sable, eau…) ; d’autre part, de préparer des œuvres qui seront la semaine suivante exposées à Bichkek (sculptures, dessins, photos, vidéo, tapis, patchwork…), avec la possibilité de travailler seul ou en équipe. Dans le même temps, nous partagions certains aspects du quotidien de la famille qui nous accueillait. Nous avons assisté à des rituels, mélange de pratiques musulmanes et chamanistes, appris à fabriquer des tapis selon la technique traditionnelle Kirghize qui seront aussi intégrés à l’exposition finale de Bichkek.

Enfin, des temps de réflexions collectives (symposium ou discussions informelles) furent aménagés pour tenter de comprendre ce que nous étions en train de vivre, de partager, d’inventer collectivement Nous étions une assemblée très hétérogène (cultures, langues, sexes, âges, religions, pratiques artistiques…). Nous avons questionné les relations possibles entre l’art et la nature, entre des pratiques contemporaines et traditionnelles, entre l’art et l’artisanat; nous nous sommes posés la question du nomadisme qui n’a pas la même connotation selon qu’il correspond ou non à une pratique encore actuelle (comme au Kirghizstan) ou s’il est combattu, voir même criminalisé, comme ce fut le cas récemment en France avec les Roms. La question des langages a aussi été soulevée, langages véhiculaires (nous formions une véritable Tour de Babel, même l’anglais ne faisait pas l’unanimité dans notre petite communauté ; se parlaient aussi le russe, le français, le turc, le kirghize, l’espagnol…) et paroles artistiques, langages des corps, des gestes liés à des rituels, à des danses ou à des chants…

De tous ce foisonnement relationnel, de pratiques culturelles et artistiques, de langages, d’idées…s’est très vite imposée à moi la question de l’Universel. Je me suis rendu compte à quel point ce concept, pour un individu occidental, qui plus est de culture républicaine française, est à ce point ancré en soi comme une évidence, comme un horizon humaniste à atteindre, à partager avec le reste du monde dans le meilleur des cas, à imposer dans le pire au nom de l’ingérence humanitaire par exemple. Nous avons pris l’habitude en France de penser les droits de l’Homme et du Citoyen, la forme démocratique inspirée de la Grèce antique comme des entités Universels…En matière artistique contemporaine, l’idéologie dominante en occident est aussi d’atteindre l’Universel tant sur le plan de la forme que du fond. Or, je pense qu’il convient à présent de mener une critique de l’universel au prix du risque de l’enclosement, comme dit le poète antillais Edouard Glissant. Osons prétendre qu’on atteint l’Universel qu’en ne s’en préoccupant pas. La préoccupation de l’Universel est l’envers aliéné de la prétention (tout occidentale) à régenter universellement. Osons dire que tolérer ce qui est différent de nous, n’est qu’un moindre mal. La tolérance est une compassion, un privilège des puissants. Au Nomadic Art Camp, les participants ne se toléraient pas, ils se découvraient.

Critiquer l’Universel, c’est reconnaître des marches singulières dans le temps, c’est s’ouvrir à la relation avec l’étrange et l’étranger sans souci de hiérarchisation pré-établie, c’est porter intérêt à l’autre avec désintéressement, c’est accepter le mouvement circulaire d’une mise sous influence partagée mais pas nécessairement dans le même temps. Qui sait dans combien de temps, sous quelles formes, les techniques traditionnelles de tapis que nous avons apprises, les chants et les paroles que nous avons entendus, les rituels que nous avons observés, auront une répercussion concrète dans nos pratiques artistiques ? Qui sait quand et sous quelle forme les Kirghizes qui nous ont accueillis, écoutés, observés, intègreront une part de nous-même dans leurs pratiques ? Peut-être jamais. Peut-être un jour…

Nomadic Video Festival au Dom Kino de Bichkek

J’ai eu la chance, avec une implication plus ou moins importante des Instants Vidéo, de participer à plusieurs naissances de nouveaux festivals d’art vidéo, au Maroc, en Argentine, en Syrie, en Palestine…, et voici que se rajoute à cette constellation qui va s’élargissant le Kirghizstan. Le premier festival d’art vidéo du Kirghizstan s’est déroulé du 4 au 6 septembre.

La première soirée nous a permis de découvrir une programmation d’art vidéo turc, suivie d’une présentation du festival Amber de Istanbul.

La seconde soirée fut française. J’ai présenté les Instants Vidéo, décliné quelques idées concernant les relations entre poésie, politique et technologie, présenté quelques travaux de Mounir Fatmi à cause de sa double culture marocaine et française, et de Robert Cahen pour ses regards de voyageurs. Puis Sylvie Marchand a exposé la démarche de GigaCircus, et présenté son installation AmeXica Skin, bâtie sur la frontière meurtrière entre les USA et le Mexique.. La soirée s’est terminée avec une sélection vidéo proposée par Images Passages.

Le dernier jour fut une compétition où un jury (Gulbara Tolomusheva, Ekmel Ertan et Marc Mercier) devait choisir quatre œuvres parmi des sélections vidéo (art vidéo, animation et documentaire) du Kirghizstan, du Tadjikistan et du Kazakhstan. « Shoties » (animation) de Malik Zenger et « Signs » (art vidéo) de Suleiman Sharifi seront programmés lors des 24es Instants Vidéo à Marseille en novembre 2011). Deux autres films de qualité furent primés : « Cattle Camp » de Alijan Nasirov et « Gamak » de Murodjon Sharifov.

Encore modeste, ce festival confirme la nécessité d’inventer de nouveaux langages pour dire le monde contemporain dans sa diversité. Il a confirmé la présence pertinente de l’art vidéo d’Asie Centrale dans le champ des arts contemporains.

Contemporary Art Exhibition au Kyrgyz National Agrarian University de Bichkek.

En un temps record, tous les artistes invités, toutes disciplines confondues, art contemporain et traditionnel (ou un mélange étonnant des deux), se sont affairés à occuper les espaces du sol au plafond avec leurs sculptures, pentures, photos, vidéo…Des travaux réalisés pendant le temps du séjour associés à des œuvres déjà prêtes.

En ce qui me concerne, j’ai exposé mon installation vidéo Polyphonie Poétique Urbaine répartie sur trois écrans (Nha Thang ; Québec ; Ramallah) pour tenter d’apporter une contribution poétique à notre réflexion commune sur le nomadisme culturel. Des poèmes en langue originale me sont lus par des gens abordés dans la rue. Certains des participants m’invitent à répéter après eux : le nomadisme des langages.

L’ensemble des œuvres formait une polyphonie, une polychromie, une galaxie de formes hétéroclites. Curieusement, elles tenaient ensemble, dialoguaient entre elles. Des structures en bois suspendues (tel un cosmos) répondaient à des sculptures, sortes de « ready-mades » de pierre ou de bois prélevés dans la nature et agencés ; d’immenses photos horizontales emplies de formes chaotiques se laissaient interpeller par les motifs harmonieux de tapis kirghizes ; l’arc de cercle formé par de petits pots de confiture prolongé par son reflet sur un miroir semblait s’ouvrir aux centaines d’images circulaires, suspendues, qui rendent compte du temps qui passe par la saisie de variations lumineuses sur un tas de sable du lever au coucher du soleil…

Les performances kirghizes présentées lors du vernissage de l’exposition (le 7 septembre) ont valeur de manifestes pour un mode de vie et de création basé sur la diversité, la rencontre féconde : danses articulant des gestuelles traditionnelles avec des innovations improvisées, accompagnées par un saxophoniste, un contrebassiste et un batteur…une sorte de free jazzdont les racines ne proviendraient non pas d’Afrique, mais d’Asie Centrale (notons que ce genre de déplacement, de dérive créative existe en France chez un jazzman comme Bernard Lubat qui greffe sa musique sur la culture gasconne). Nous avons besoin de ces audaces hybrides pour ne pas mourir dans le vase clos de nos certitudes.

Questions pour des perspectives

Les expériences menées durant les trois phases du Nomadic Art Camp sont, à proprement parlé, bouleversantes. Elles rendent nécessaire une réflexion commune dans un monde où ce que l’on appelle la mondialisation tend à uniformiser, universaliser, l’ensemble des modes d’existence et de penser de la planète. Ceux qui ne suivent pas ce nivellement culturel, social et politique sont marginalisés, voire combattus. Bientôt, si nous n’y prenons garde, l’ensemble de l’humanité dite « civilisée » mangera la même chose (Mcdonaldisation), écoutera la même musique, lira les mêmes livres, verrons les mêmes films, assistera aux mêmes expositions d’art contemporain, démocratisera sa vie politique selon les mêmes critères…

Le Kirghizstan, pour des raisons multiples qu’il conviendrait d’analyser en profondeur, est encore épargné en partie par l’emprise totalitaire du marché et de l’idéologie qui l’accompagne.

L’immersion dans la vie culturelle locale auprès du lac Issyk-Kul, avec ses rituels mêlant Islam et chamanisme, culture sédentaire et nomadique ; l’exposition finale dans la capitale mêlant arts contemporains et traditionnels… bref, tout cela pose question pour un individu occidental qui a appris dès son plus jeune âge qu’il y aurait des cultures et des modes de penser qui appartiennent au passé, qu’il existerait une évolution vers la civilisation avec des passages obligés : passage de l’oral à l’écrit, du figuratif à l’abstraction, du particularisme culturel à l’universalisme…

Au début des années 90, j’avais lors de l’inauguration du festival des Instants Vidéo (alors installés à Manosque dans les Alpes de Haute-Provence), convié un technicien (musicien par ailleurs) à jouer sur sa vielle des airs traditionnels occitans. Cet homme, jusqu’alors un peu intrigué par les œuvres d’art vidéo que nous exposions, a vécu cela comme une mise-en-relation entre deux démarches artistiques qui cohabitent dans un même temps et un même espace. Avec son groupe de musique folk, il avait l’habitude d’animer des bals dans un certain nombre de villages de la région où la culture occitane (langue, danse, chant…) est encore un peu présente. Le public local a dans l’ensemble apprécié notre démarche. Cette initiative nous a valu les foudres de quelques artistes se revendiquant de l’art contemporain, affirmant qu’il était impossible de mettre sur le même plan l’art et le folklore. Le folklore ? Oui ! Etait-ce du folklore ? Quelles sont les conditions pour qu’une pratique artistique ancienne devienne folklore, se fige en une forme morte, neutralisée, anesthésiée, momifiée ? Ce sont des questions que nous devons nous poser, ici, en occident, dans nos sociétés où règne le culte du progrès, de la technologie, de la modernité à tout prix…

Pour qu’une pratique culturelle ancestrale échappe au folklore, il faut au moins deux conditions :1) qu’une collectivité s’y reconnaisse, y lise son passé collectif et son présent ; 2) qu’elle soit politisée, c’est-à-dire porteuse d’un devenir collectif, que sa forme soit dépassable, qu’elle puisse s’accorder aux enjeux, aux nouveaux défis des temps actuels…Ces deux conditions réunies, nous ne sommes plus alors uniquement sur le terrain « culturel » (ce qui est), nous entrons dans le domaine « artistique » (ce qui devient, ce qui provient d’un acte, ce qui change). C’est à cet endroit du geste artistique que des rencontres, des confrontations, des échanges avec l’autre, avec d’autres pratiques, d’autres esthétiques…sont rendus possibles, sont fécondes.

C’est à ce moment-là que nous pouvons effectivement parler de nomadisme. Nomadisme de la pensée et de la sensibilité. Nomadisme encore vivant au Kirghizstan (physiquement et mentalement), criminalisé dans beaucoup de pays d’Europe.

Mais revenons un instant au folklore. Pratique morte. Pratique culturelle coupée de tout lien avec la vie réelle du peuple. Gesticulation euthanisée confinée dans des espaces réservés et destinée à un public ciblé. Exercice de style intégré au marché et vidé de toute vision politique dans laquelle peut se reconnaître tout un peuple. N’est-ce point le sort réservé en occident à l’art pompeusement appelé contemporain ?

Perspectives pour des questions à venir

Organiser des Nomadic Art Camp sur tous les continents sous formes de symposium, d’ateliers d’artistes ou d’expositions…, pour établir un premier bilan mondial de l’état du nomadisme aujourd’hui sur les plans culturels, sociaux, politiques, artistiques, philosophiques, poétiques…Nomadiser à outrance nos pensées, nos pratiques artistiques.

Imaginer toutes les passerelles possibles entre les arts contemporains et les pratiques culturelles traditionnelles. Provoquer des rencontres entre les acteurs de ces pratiques.

Déjà, ont été évoqués des projets auxquels les Instants Vidéo entendent prendre part, notamment une rencontre entre artistes, commissaires d’exposition, philosophes et Chamanes en Sibérie, une manifestation d’art vidéo dans un Caravansérail à 3000 mètres d’altitude près de la frontière Kirghizstan/Chine. A Marseille, avec nos partenaires des grands terrains, une réflexion est en cours pour créer une plateforme sur Internet afin de rendre public des réflexions partagées sur le nomadisme, les cultures populaires et contemporaines.

Regrouper en une organisation informelle internationale tous ceux qui n’ont pas renoncé à porter des ailes, comme le mythique Icare (qui se fabriqua des ailes en cire pour atteindre le soleil) : une Internationale Icariste !

A suivre…

Marc Mercier (Instants Vidéo Numériques et Poétiques)

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